vendredi 17 décembre 2010

une photographie de Roger van Hecke




Roger van Hecke, Le Zéphyr, 1957. Publié dans le catalogue de l'Exposition inteRnatiOnale du Surréalisme, 1959.

dimanche 14 novembre 2010

Boson de Higgs



« Boson de Talrand du haut des guètes s'épuisait à jeter des myriades de plaquemines et nous incitait à cingler sans tarder vers de lointaines Hespérides. Les bras blancs d'orne des belles physiciennes donnaient espoir d'en finir avec les nénies du savoir bègue. L'air nous venait des berceurs de padines. Houaches des nefs cherchant Boson de Higgs lors de nuits où les deuillants étaient recrus, avec l'espace-temps tout lasinié et les yeux nictants de ceux qui serraient les mains des nopals à l'étreinte raphide. Quelle Grande Laie de la Réole entrera-t-elle au cœur du réel pour y lâcher son commando de veilleurs et y caver Boson de Higgs? Un infini de mondes feuilletés, un ciel d'abeilles d'où tombent des framées, un ciel strié de hautes lettres aiguës de chartes sur papyrus, un envol d'irlandais sanguinant des rubriques, et Charles le Second sous sa couronne d'empereur, avec à ses côtés Boson le Burgonde dit Boson le Provençal. De l'incommensurable puits du réel, sortent une à une les physiciennes nues avec les trois Princes Boson dont elles devront ôter les masques. Leurs beaux corps orangés découvrent enfin la vérité des plaquemines. »

(Jean-Pierre Lassalle, L'Écart Issolud)

jeudi 4 novembre 2010

extrait d'un poème de Jean-Pierre Lassalle


« Incomparable est l'interroi qui s'annonce taisible. La graine octroyée brusquement germe dans la terre d'ardoise bleue qui sied aux hortensias. L'arbre climaque à feuilles alternées déploie ses frondaisons haut le ciel. Sublime est la lente montée jusqu'aux portes du stratus adornées de heurtoirs en dauphins. L'olivâtre toqueur de gong sonne le ralliement. Nous inventons la salle aux neuf parées, puis celle aux sept courtines, puis celle enfin aux trois pans fichés d'angons d'or blanc et d'anspects niellés. En abyme, l'ombon de l'abolition des ténèbres dans la lumière vehmique. Les scandales détendent leurs mâchoires dentées dans la forêt du Saint-Empire. »

(extrait de « Ralliement », dans L'Écart Issolud)

hai ku de Jean-Pierre Lassalle

Tènement violet
Au plus chaud du Saint-Empire
Mystère et myrtille


(extrait des « Hai ku », dans La Grande climatérique)

mercredi 27 octobre 2010

Jean Palou, à propos du 33e grade du Rite Écossais Ancien et Accepté



« Les historiens maçons rejettent la paternité de ce grade attribuée jadis à Frédéric II, roi de Prusse, ce qui est une légende. Il nous semble plutôt que le Rituel de ce grade, repris à un plus ancien Rituel ait été adultéré plus ou moins involontairement, comme cela arrive très souvent en ce genre de choses, par incompréhension des connaissances traditionnelles, et aussi par manque d'information de ce qu'on nomme « l'histoire souterraine» . Le rituel du 33e degré fait effectivement mention de Frédéric II, roi de Prusse, et principalement dans son second mot de passe. Il ne s'agit pas le moins du monde, - le scripteur s'étant lourdement trompé, - du Despote éclairé prussien mais au contraire de l'Empereur Frédéric de Souabe (Fredericus) dont les légendes occidentales disent qu'il est le gardien du Saint-Graal et aussi que, dans une caverne, - mort au monde profane – il dort, en attendant que l'Arbre Sec de l'Empire refleurisse... Il n'est pas sans intérêt de rapprocher de cette dernière notation le Rituel du 33e degré qui qualifie le « Souverain Grand Inspecteur Général » de « Secrétaire Général du Saint-Empire » . Nous rappellerons à ce propos que le royaume du Graal « qui aurait dû être conduit à une splendeur nouvelle est le Saint-Empire romain même. Le héros du Graal qui aurait pu devenir « le dominateur de toutes les créatures » et celui « auquel a été confié la puissance suprême » est l'Empereur historique « Fredericus », s'il avait été le réalisateur du mystère du Graal, c'est-à-dire du mystère hyperboréen (Julius Evola)» , ce qui nous ramène au mystère de l'Extrême Thulé où, comme nous l'avons dit plus haut, Anderson plaçait les origines mêmes de l'Art Royal. Il va sans dire que la question du Saint-Empire est en rapport avec les querelles du glaive et de l'anneau et plus précisément les guerres des Gibelins et des Guelfes. Les Gibelins se rattachant étroitement au mystère du Graal et si l'on sait qu'un mot « Ghiblim» est celui d'un haut grade de l'Écossisme, on voit les rapports qu'on peut aisément établir entre le Saint-Empire et la Maçonnerie Écossaise, avant tout chevaleresque. Nous dirons pour en finir – provisoirement – avec ce sujet que le Saint-Empire fut détruit en 1648 en application de la politique du cardinal de Richelieu et que c'est à cette époque que la Tradition fait partir d'Europe les derniers Rose-Croix... »

(Jean Palou, La Franc-Maçonnerie, Petite Bibliothèque Payot, 1964)

dimanche 10 octobre 2010

Diodore de Sicile, Bibliothèque historique (V, 47)

« Quelques-uns disent que cette île s'appelait anciennement Samos ; mais que ce nom resta à l'île plus récemment peuplée, tandis que l'ancienne Samos reçut, à cause de son voisinage de la Thrace, le nom de Samothrace. Les habitants de la Samothrace sont autochtones ; aussi n'y a-t-il chez eux aucune tradition sur les premiers hommes et leurs chefs. D'autres prétendent que cette île a tiré son nom des colonies de Samos et de Thrace qui sont venues s'y établir. Ses habitants primitifs ont un ancien idiome particulier, dont beaucoup de mots se conservent encore aujourd'hui dans les cérémonies des sacrifices. »

mardi 5 octobre 2010

Hérodote, Histoire (II, 52)

« Les Pélasges sacrifiaient autrefois aux dieux toutes les choses qu'on peut leur offrir, comme je l'ai appris à Dodone, et ils leur adressaient des prières ; mais ils ne donnaient alors ni nom ni surnom à aucun d'entre eux, car ils ne les avaient jamais entendu nommer. Ils les appelaient dieux en général, à cause de l'ordre des différentes parties qui constituent l'univers, et de la manière dont ils l'ont distribué. Ils ne parvinrent ensuite à connaître que fort tard les noms des dieux, lorsqu'on les eut apportés d'Égypte ; mais ils ne surent celui de Bacchus que longtemps après avoir appris ceux des autres dieux. Quelque temps après, ils allèrent consulter sur ces noms l'oracle de Dodone. On regarde cet oracle comme le plus ancien de la Grèce, et il était alors le seul qu'il y eût dans le pays. Les Pélasges ayant donc demandé à l'oracle de Dodone s'ils pouvaient recevoir ces noms qui leur venaient des Barbares, il leur répondit qu'ils le pouvaient. Depuis ce temps-là ils en ont fait usage dans leurs sacrifices, et dans la suite les Grecs ont pris des Pélasges ces mêmes noms. »

dimanche 3 octobre 2010

Hérodote, Histoire (II, 51)


« Les Hellènes tiennent donc des Égyptiens ces rites usités parmi eux, ainsi que plusieurs autres dont je parlerai dans la suite ; mais ce n'est point d'après ces peuples qu'ils donnent aux statues de Mercure une attitude indécente. Les Athéniens ont pris les premiers cet usage des Pélasges ; le reste de la Grèce a suivi leur exemple. Les Pélasges demeuraient en effet dans le même canton que les Athéniens, qui, dès ce temps-là, étaient au nombre des Hellènes ; et c'est pour cela qu'ils commencèrent alors à être réputés Hellènes eux-mêmes. Quiconque est initié dans les mystères des Cabires, que célèbrent les Samothraces, comprend ce que je dis ; car ces Pélasges qui vinrent demeurer avec les Athéniens habitaient auparavant la Samothrace, et c'est d'eux que les peuples de cette île ont pris leurs mystères. Les Athéniens sont donc les premiers d'entre les Hellènes qui aient appris des Pélasges à faire des statues de Mercure dans l'état que nous venons de représenter. Les Pélasges en donnent une raison sacrée, que l'on trouve expliquée dans les mystères de Samothrace. »

vendredi 1 octobre 2010

Diodore de Sicile, Bibliothèque historique (IV, 48-49)



SUR LES ARGONAUTES (suite)

XLVIII.
« (...)
Après avoir approvisionné leur navire, les Argonautes prirent le large. Ils étaient déjà au milieu du Pont-Euxin, lorsqu'ils furent assaillis d'une tempête qui leur fit courir le plus grand danger. Orphée fit, comme auparavant, des vœux aux dieux de Samothrace, et les vents s'apaisèrent. On vit apparaître à côté du navire Glaucus, le dieu marin. Celui-ci accompagna le navire sans relâche pendant deux jours et deux nuits. Il prédit à Hercule ses travaux et l'immortalité. Il prédit aussi aux Tyndarides qu'ils recevraient le nom de Dioscures, et que tous les hommes leur décerneraient des honneurs divins. Enfin il appela tous les Argonautes par leur nom ; il leur dit que c'était par les vœux d'Orphée et par l'ordre des dieux qu'il leur apparaissait, pour leur découvrir l'avenir. Il leur conseilla, dès qu'ils auraient touché terre, de s'acquitter des vœux qu'ils avaient faits aux dieux auxquels ils devaient deux fois leur salut.


XLIX.

Glaucus replongea ensuite dans la mer. Arrivés au détroit de la mer du Pont, les Argonautes mirent pied à terre dans un pays dont Byzas était alors roi, et qui a laissé son nom à la ville de Byzance. Là, les Argonautes élevèrent des autels, accomplirent leurs vœux, et consacrèrent aux dieux un terrain qui est encore aujourd'hui vénéré par les navigateurs. Ils abordèrent ensuite dans la Troade, après avoir traversé la Propontide et l'Hellespont. Hercule envoya dans la ville Iphiclus, son frère, et Télamon, pour demander Hésione et les chevaux. Mais Laomédon fit, dit-on, mettre les envoyés en prison, et dressa des pièges à tous les autres Argonautes, pour les faire périr. Tous ses enfants concoururent à ce dessein. Priam seul était d'un avis opposé : il voulait qu'on gardât l'hospitalité envers ces étrangers, et qu'on leur livrât sa sœur et les juments promises. Mais comme personne ne l'écoutait, il apporta dans la prison deux épées, et les donna en secret à Télamon et à son compagnon. Il leur découvrit l'intention de son père, et devint la cause de leur salut ; car, après avoir tué les gardiens qui voulaient leur résister, Télamon et son compagnon s'enfuirent vers la mer, et ils apprirent aux Argonautes ce qui leur était arrivé. Ceux-ci se tinrent prêts au combat, et allèrent à la rencontre d'une troupe qui était sortie de la ville sous la conduite du roi. Le combat fut sanglant. Les Argonautes se signalèrent par leur bravoure. Mais Hercule les surpassa tous par sa valeur. Il tua Laomédon, prit la ville d'assaut et châtia tous ceux qui avaient trempé dans le complot du roi. Il donna le royaume à Priam, pour prix de sa justice. Il fit avec lui une alliance, et se remit en mer avec les autres Argonautes. Cependant quelques anciens poètes prétendent que ce fut sans les Argonautes qu'Hercule avait entrepris cette expédition avec six navires, pour demander les juments promises, et qu'il se rendit maître de Troie. Homère appuie par son témoignage cette opinion dans les vers où il dit : «Tel était Hercule, mon père, ce héros vaillant et intrépide, lorsque, réclamant les chevaux de Laomédon, il aborda ces rivages avec six vaisseaux seulement, et un petit nombre de guerriers, et qu'il saccagea la ville d'Ilion et en rendit les rues veuves d'habitants». Les Argonautes se rendirent de la Troade dans l'île de Samothrace. Là, ils accomplirent de nouveau les vœux qu'ils avaient faits aux grands dieux, et ils déposèrent dans le temple les coupes qui s'y conservent encore à présent. »

mercredi 29 septembre 2010

Diodore de Sicile, Bibliothèque historique (IV, 43)


SUR LES ARGONAUTES

« Ils furent assaillis d'une violente tempête ; et, comme les principaux désespéraient de leur salut, Orphée, le seul des navigateurs qui fût initié dans les mystères, fit, pour conjurer l'orage, des voeux aux dieux de Samothrace. Aussitôt le vent cessa : deux étoiles tombèrent sur les têtes des Dioscures au grand étonnement de tout le monde, et on se crut à l'abri des dangers par l'intervention d'une providence divine. De là vient la coutume traditionnelle des marins d'invoquer au milieu des tempêtes les dieux de Samothrace, et d'attribuer à la présence des Dioscures l'apparition des astres. »

lundi 27 septembre 2010

Eusthate (Ad II, 435)

SUR LES TELCHINES DE RHODES

« On les regardait comme des êtres amphibies et étranges par leur forme, les croyant semblables en partie à des divinités, en partie à des hommes, en partie à des poissons, et en partie à des serpents. »

samedi 25 septembre 2010

Strabon, Géographie. ( X, 3, 7)


« Les autres, par contre, n'y ont plus le moins du monde rapport, et c'est l'homonymie seule qui a pu tromper les historiens et les induire à confondre avec les traditions relatives aux anciens habitants de l'Aetolie et de l'Acarnanie certains documents connus sous le nom de Curétiques qui en diffèrent du tout au tout et qui rappelleraient plutôt les légendes fabuleuses des Satyres, des Silènes, des Baschi, des Tityres, car c'est aussi comme des démons ou divinités subalternes que les Curètes nous sont représentés par les auteurs des Crétiques et des Phrygiaques, lesquels, on le sait, ont mêlé [à l'histoire positive] maints détails sur les mystères et autres cérémonies religieuses se rapportant soit à la naissance et à l'éducation de Jupiter dans l'île de Crète, soit aux Orgies de la Mère des dieux en Phrygie et dans le canton de la Troade qui avoisine l'Ida.

A la vérité, ces auteurs ne s'expriment pas tous absolument de même, et, s'il en est dans le nombre qui identifient complétement les Curètes avec les Corybantes, les Cabires, les Dactyles Idéens, les Telchines, il en est aussi qui entre les uns et les autres n'admettent qu'une sorte d'affinité ou de parenté comportant de légères différences qu'ils notent et précisent. Mais si l'on s'en tient aux caractères généraux, on peut dire qu'en somme ils s'accordent tous à désigner sous ces divers noms certains enthousiastes possédés de la fureur bachique, qui, dans les fêtes ou cérémonies religieuses où ils figurent comme diacres ou desservants de la divinité principale, épouvantent l'assistance par leurs danses armées et par leurs évolutions tumultueuses exécutées au bruit des cymbales, des tambours, du cliquetis des armes et avec accompagnement de flûtes et de cris stridents. Or, l'identité entre les ministres ou desservants impliquant jusqu'à un certain point celle des cultes eux-mêmes, on peut regarder les religions de la Crète et de la Phrygie comme sœurs des religions de Samothrace, de Lemnos et autres lieux ; question, on le voit, toute théologique et qui, à ce titre, rentrerait plutôt dans le domaine de la philosophie. »

jeudi 23 septembre 2010

citation de Pindare, dans la Géographie de Strabon




« C'est pour préluder à ta fête, ô GRANDE MÈRE DES DIEUX, que la ronde et retentissante cymbale fait entendre son joyeux appel répété par le vif cliquetis des crotales, tandis que s'allume en pétillant la torche enduite de jaune résine. »

mardi 21 septembre 2010

Diodore de Sicile, Bibliothèque historique. (V, 48, 49)


« Cadmus, fils d'Agénor, cherchant Europe, arriva chez les Samothraces, fut initié, et épousa Harmonie, sœur d'Iasion, et non soeur de Mars, comme le prétendent les mythologues grecs.

Ce fut le premier festin de noces auquel les dieux assistèrent. Cérès, éprise d'Iasion, apporta le blé en présent de noces, Mercure la lyre, Minerve son fameux collier, un voile et des flûtes ; Electre apporta les instruments avec lesquels on célèbre les mystères de la grande mère des dieux, les cymbales et les tympanons des Orgies. »

dimanche 19 septembre 2010

Varron, La Langue latine. (V, 58)


« Car la Terre et le Ciel, comme l'enseignent les mystères des Samothraces, sont les grands dieux, dont je viens de citer les noms divers, et qu'il ne faut pas confondre, comme le fait le vulgaire, avec Castor et Pollux, dieux mâles, dont on voit les statues d'airain exposées publiquement  dans la Samothrace : ces grands dieux sont mâle et femelle. Ce sont encore ceux qui sont appelés dans le livre des Augures, les dieux qui ont la puissance, nom que leur donnent les Samothraces, θεοὶ δυνατοί. »

la préface de Jean Palou pour les Nouvelles histoires étranges





« Il nous paraît utile, au seuil de ce nouveau volume d'Histoires étranges, d'en souligner l'originalité. Comme bien on pense, nous avons lu des centaines d'histoires fantastiques, nous en avons entendu conter d'autres centaines, nous en avons nous-mêmes vécu quelques-unes, « rôdeur des confins » que nous sommes, parfois, en de trop brefs moments privilégiés. Ce recueil est différent des autres, car il est essentiellement la somme et la synthèse de ce qu'est réellement le fantastique, cette irréalité permanente.

Le fantastique procède de plusieurs sources créatrices. Nous exceptons le fantastique tel qu'on le trouve dans les contes populaires, issu de différentes traditions, folklore où apparaissent des miettes de véritable Connaissance enrobées d'apports vulgaires, grotesques ou terrifiants, et qui ne constituent même plus un masque populaire à un enseignement profond véritable. Le fruit a alors totalement enrobé le noyau qui, lui-même, s'est réduit à l'extrême, s'est desséché au sens propre du terme et ne pourra plus jamais donner d'autres fruits. Reste le fantastique produit par l'homme et non plus la collectivité. C'est ce que l'on nomme habituellement le fantastique littéraire qui ne ressort à la littérature qu'en raison de son écriture qui doit être poétique. La poésie est la parure pourpre ou verte du fantastique littéraire. Il va de soi que toutes les recherches dites « scientifiques » pour trouver des « sources littéraires » ne relèvent que d'un amusement universitaire poussé le plus souvent à la manie et qui fera toujours sourire le véritable créateur, indifférent à tant d'érudition pédantesque et soi-disant démonstrative.

Le créateur du fantastique le possède en soi, le vit, l'exprime par la littérature, le met au monde dans la souffrance et dans la joie. Le fantastique est pour l'écrivain un moyen d'évasion, une technique de création de rêves à usage personnel, pour son propre plaisir et pour celui des adeptes de ce genre, si longtemps honni et déshonoré en nos jours inquiets d'instabilité mentale, par les fabricants patentés de monstres à forme pré-scientifique.

La création du fantastique est une solitude de la souffrance où, malgré le conte achevé, l'auteur retombe dans la réalité quotidienne. Par la magie de son écriture son lecteur pourra avoir trouvé la voie qui mène aux portes divines. Le créateur, seul, aura été Icare, les ailes brûlées par cet étrange soleil noir que certains peuvent affronter, car leurs yeux, - tels ceux de l'Aigle, - le peuvent contempler.

La création du fantastique est toujours une longue marche sur un chemin brûlant bordé de forêts où se tapissent les monstres. Le créateur de fantastique est un visionnaire aux yeux clos. Seul, il avance, long voyage plein d'embûches, vers Shambala, la ville hors du temps. Le créateur de fantastique perçoit parfois les cloches d'Ys qui résonnent sous la mer d'écume blanche. Sans doute la cathédrale engloutie n'entrouvrira-y-elle que rarement pour lui ses portes ferronnées de coquillages. Le créateur de fantastique est dans la grotte où, sous la montagne, l'Empereur germain attend que refleurisse l'arbre sec de l'Empire. Il est à côté de cet Empereur, il est cet Empereur et son Empire est celui, invisible que son génie forge au feu de son inspiration.

Le créateur de fantastique est un magicien du Rêve et sa création étrange comme lui-même est à la mesure de sa Connaissance.

Dans la littérature fantastique, par bribes, mais celles-ci seront happées voracement, instinctivement par le lecteur, cet autre lui-même du créateur, apparaissent de temps à autre des parcelles de ce que toujours l'Homme recherchera. Alors retentira l'appel à des forces inconnues qui ne sont pas toujours si sombres. Ainsi, d'une manière tout à fait remarquable, Algernon Blackwood dans Le Jeune Lord régénéré, sait-il nous donner le sentiment de quelques chose que nous ne possédons plus, Connaissance intime d'un Rite – en l'occurrence celui du Feu, cher aux Alchimistes et aux Rose-Croix – venu du fin fond des âges et transmis par une chaîne ininterrompue d'initiés, que seuls ceux qui ont été Élus peuvent saisir. Cette nouvelle apparemment étrange est le modèle de ce que certains « créateurs fantastiques » peuvent apporter encore à notre monde dégénéré.

Mais il faut se méfier, rester sur ses gardes. Le monde du fantastique est celui de l'Illusion comme celui de la Poésie et de la Science, ce dernier plus terrifiant que tous les autres, car il engendre la mort stupide et inutile. Illusion des formes, illusion des êtres qui conduisent le lecteur et l'auteur à l'impasse où échouent dans les crépuscules les vies perdues.

Illusion des nuits où, dans la forêt extrême-orientale, surgissent ces maisons de jadis où l'on vécut et souffrit en un monde trépassé où nous mène Mircea Eliade dans une étonnante nouvelle (« Minuit à Serampore » ).

Illusion des brumes aux mers du Nord sur ces plages lunaires décrites par Léonid Andréev (« Lui » ), hantées par des êtres pantelants, roseaux de la Baltique où nul pélican ne vient – symbole de l'Amour – se reposer aux heures des grandes tempêtes.

Illusion suprême que celle évoquée par Li Fou-Yen, ce sage qui vécut sou la dynastie des Tangs en la Chine du IXe siècle, dans un récit qui est sans doute le plus chargé de sens profond et secret, le plus magnifique aussi de tous ceux que nous avons pu lire ou entendre.

Loin de nous la pensée de vous dire quoi que ce soit de cette « étrange » nouvelle qui, dès la première lecture, fut pour nous, enfin, le don de la clef qui ouvre les portes du monde réel au parvis où viennent expirer toutes les illusions humaines.

Et il nous plaît de dire que la très ancienne sagesse chinoise venue à l'endroit précis où commencent les flots de l'immense mer occidentale, à travers les steppes et les hauts plateaux de l'Asie centrale, nous a apporté, avec les fastes de l'Illusion cosmique fantastique, le même Message que Celui qui nous fut donné sur une montagne, près de Jérusalem, pendant que le Voile du Temple se déchirait. »


Jean Palou.

vendredi 17 septembre 2010

Hérodote, Histoire, Livre III, 37


SUR CAMBYSE II

« Pendant son séjour à Memphis, il lui échappa plusieurs autres traits pareils de folie, tant contre les Perses que contre les alliés. Il fit ouvrir les anciens tombeaux pour considérer les morts. Il entra aussi dans le temple de Vulcain, et fit mille outrages à la statue de ce dieu. Cette statue ressemble beaucoup aux pataïques que les Phéniciens mettent à la proue de leurs trirèmes. Ces pataïques, pour en donner une idée à ceux qui ne les ont point vus, ressemblent à un pygmée. Il entra aussi dans le temple des Cabires, dont les lois interdisent l'entrée à tout autre qu'au prêtre. Après plusieurs insultes et railleries, il en fit brûler les statues. Elles ressemblent à celles de Vulcain. On dit, en effet, que les Cabires sont fils de ce dieu. »

dimanche 29 août 2010

les réponses de René Alleau et Eugène Canseliet à une enquête surréaliste


LE MONDE À L'envers ?

La possibilité croissante d'un voyage interplanétaire paraît entraîner, aux yeux du plus grand nombre, la possibilité d'appliquer aux “ mondes ” extra-terrestres le système de références, forcément anthropocentrique, qui fonctionne tant bien que mal ici. Cette conclusion vous semble-t-elle “ aller de soi ” ? Permet-elle notamment de spéculer sur les réactions mentales et les appréciations intellectuelles qui seraient celles des futurs “ cosmonautes ” ? Au cas où un tel voyage (aller et retour) aurait effectivement lieu, serait-il ou non de nature à provoquer une crise incontrôlable de l'entendement, où la notion même de culture deviendrait dérisoire ?


René Alleau:

1°) Un système de références peut ne pas être “ forcément anthropocentrique ”. Par exemple, le système de la philosophie hermétique est anthropomorphique mais il n'est pas anthropocentrique. Inversement, la chimie et, plus généralement, toute la science contemporaine qui ne sont point anthropomorphiques sont profondément anthropocentriques. Prenons, par exemple, d'abord, le cas de l'alchimie :

La philosophie hermétique, partant d'un axiome : “ EN TO PAN ”, “ UN LE TOUT ”, affirme qu'il existe, en fonction de cette unité universelle, une ANALOGIE entre les formes humaines et les formes non-humaines, ce qui est, de toute évidence, une conception ANTHROPOMORPHIQUE, au sens précis de ce mot que Littré, par exemple, définit de façon inexacte, à mon avis, comme “ la doctrine de ceux qui attribuent à Dieu une forme humaine ”, ce qui, en fait, répond à un “ THEOANTHROPOMORPHISME ”. De même, c'est à tort que Malebranche a écrit : “ Comme l’Écriture est faite pour les simples comme pour les savants, elle est pleine d'anthropologies ”. D'abord parce qu'il s'agit ici de figures de style, au sens propre, qui sont “ théoanthropologiques ”, en fait, et, ensuite, parce qu'il ne me semble pas évident que ces comparaisons de l’Écriture soient SEULEMENT des figures de style. Enfin, en dehors du “ théoanthropomorphisme ”, il y a, dans l’Écriture, un anthropomorphisme pur, profondément traditionnel, et qui, à divers points de vue, est tout à fait identique à celui de la philosophie hermétique, notamment sur le plan cosmologique.

L'homme, considéré par les alchimistes comme une unité partielle analogue à l'unité totale et reliée à elle comme le sont, d'ailleurs, toutes les autres manifestations possibles de cette unité, n'est, en aucune façon, considéré comme LE CENTRE DU TOUT, mais comme UN RAYON émané, parmi une infinité d'autres ANALOGUES à lui, de ce centre unique. Le principe d'analogie s'oppose ainsi DIRECTEMENT et ESSENTIELLEMENT à toute conception anthropocentrique. D'ailleurs, quand le règne minéral est considéré comme ANALOGUE au règne humain, il est clair que ce dernier peut aussi bien être conçu comme analogue au règne minéral. La réciprocité analogique DÉCENTRE nécessairement tout critère, selon la perspective que l'on veut choisir. C'est probablement pour cette raison que le GÉOCENTRISME avait une valeur très différente de ce que supposent les astronomes contemporains.

Or, actuellement, l'anthropomorphisme a été totalement éliminé par la réflexion scientifique, du moins théoriquement. En chimie, pas d'analogies possibles entre les phénomènes étudiés et l'observateur humain qui S'EST FAIT CENTRE ET TOTALITÉ PENSANTE par rapport à eux, sujet par rapport à une collection d'objets étroitement quantifiés afin de les mieux situer à la périphérie MESURABLE de la réalité universelle, VUE par l'UNIQUE QUI EST NÉCESSAIREMENT L'HOMME désormais aliéné définitivement dans ses relations avec un MONDE DEVENU NON-HUMAIN. Un rideau de verre, le rideau de la schizophrénie, est tombé entre la pensée humaine et la nature. Telle est, à mon avis, l'aliénation par excellence de notre temps, celle qui explique d'autres aliénations, économiques notamment tandis que celles-ci ne l'expliquent point. En d'autres termes, l'Univers est devenu NON-HUMAIN quand l'homme s'est fait Dieu, quand il a substitué à tous les niveaux de la pensée LE PRINCIPE D'IDENTITÉ au PRINCIPE D'ANALOGIE, quand il a “ RÉIFIÉ ” le RÉEL par les seules puissances de sa raison.

A celles-ci qui composent, malgré tout, seulement une image VIRTUELLE, objectivante et objectivée, du COSMOS s'opposent, et s'opposeront chaque jour davantage les données, impossibles à exclure, malgré Hegel, de l'IRRATIONNEL UNIVERSEL.

C'est pourquoi je pense que se révéleront, à mesure que la cosmonautique progressera, non seulement des erreurs astronomiques considérables mais aussi des erreurs physico-chimiques fondamentales concernant notre conception actuelle de la constitution de la matière. Dans ces conditions, les extrapolations de nos systèmes actuels de référence, anthropocentriques pour la plupart, me semblent prématurées, certainement, et fausses, fort probablement, au même titre que la pensée scientifique sur laquelle elles sont fondées.

2°) Les réactions mentales et les appréciations intellectuelles des futurs cosmonautes me semblent en partie prévisibles, hélas, non pas à partir d'un système philosophique de référence, anthropocentrique ou non, mais plus sinistrement, à partir d'un inventaire linguistique et d'une analyse conceptuelle sommaires du vocabulaire sportif limité dont disposeront, selon toute vraisemblance, à l'exclusion de tout autre, ces ATHLETES-ROUTIERS de l'Espace. Déjà, par ces mêmes moyens, le déroulement des péripéties de n'importe quel Tour de France pourrait être prévu, étape par étape. Que l'on agrandisse “ la Petite Reine ” aux dimensions d'une fusée spatiale et le trajet Paris-Rouen à celles de Terre-Mars ne change rien au fait que l'univers mental d'un champion tournera toujours autour du centre logique de la selle de sa bicyclette.

3°) Aucun voyage aller et retour de la Terre à n'importe quel point du Cosmos ne me semble capable d'aggraver sensiblement une crise de l'entendement qui existe déjà, ni de rendre plus dérisoire qu'elle l'est dès maintenant la notion de “ culture ”, paysanne à plus d'un titre. Quant à la possibilité d'un contrôle de cette crise, ce qui se passe depuis le début de ce siècle montre assez éloquemment qu'en histoire, le mot “ incontrôlable ” n'a pas de sens. Ceux qui en doutent pourront revoir, pour leur édification, un extraordinaire court-métrage de Mac-Sennett “ ECOLE POUR ADULTES

Eugène Canseliet
:

Si l'on admet, maintenant, que les voyages interplanétaires soient possibles, il apparaît, plus sûrement, qu'ils sont prétextes, auprès des peuples, à des desseins et à des exploits préliminaires, de conséquences immédiates et tragiquement menaçantes.

Pour l'entreprise gigantesque, c'est précisément, son caractère anthropocentrique, au sens le plus ordinaire de l'épithète hybride, qui lui vaut d'être acceptée avec faveur par l'immense masse de ses victimes, gratuitement agitée du même concept d'orgueil. Qu'on me pardonne l'ironie adverbiale dont je ne puis me défendre, devant la somme fabuleuse, engloutie au total par la récente fusée, dernière en date sur le manège circumterrestre et parfaitement inutile. Imagine-t-on, un instant, ce qu'eussent permis ces millions de dollars, n'aurait-ce été que d'abriter, avec décence, quelques milliers de véritables malheureux !

Cela n'empêche que l'invincible sentiment anthropocentrique est justifié, au plan inférieur et grégaire, qu'il s'impose du fait même des exigences démesurées de l'entreprise qui, conséquemment, sans l'effort d'équipe, ne saurait être menée à bien. Je ne m'éloigne pas ici de la question posée, car l'élaboration solitaire du physicien-philosophe, qui le conduit d'une planète à l'autre, selon l'antique système de Claude Ptolémée, lui dévoile, dans la réalisation, à la fois la plus abstraite et la plus positive, la destinée anthropocentrique de l'univers.

La Physico-Chimie du Grand Œuvre reconstruit l'anatomie du Monde et démontre que les planètes possèdent chacune un régime propre et d'étroite parenté, dans l'harmonie parfaite et la progression continue de chaleur, de poids, de sonorité, de couleur et de substance.

J'imagine fort bien, dans le genre fantastique des romans d'anticipation, les réactions mentales des futurs “ cosmonautes ”, des voyageurs de l'espace, qui, jusqu'à maintenant, en vérité, ne sont pas sortis de la stratosphère.

Hermès, en sa Table d’Émeraude, déclare : “ Ce qui est en bas est comme ce qui est en haut, et ce qui est en haut est comme ce qui est en bas, par quoi se font les miracles d'une seule chose. ”

Donc, point de spectacle horrifique et, eu égard au présent, inconcevable, mais la très normale conséquence, au-delà ou en-deçà de l'âge actuel de la terre, d'un bombardement cosmique plus ou moins intense et d'une atmosphère différemment composée, par exemple d'azote en dose beaucoup plus forte. De là, seulement, imagine-t-on, sans fantaisie, ce qui peut advenir, quand le ralentissement de la combustion animale, ménageant l'aliment, augmente la durée et prolonge la vie.

Les futurs “ cosmonautes ”, plus athlètes et militaires que philosophes et humanistes, ne s'attendent certes pas à retomber, là-haut sur Mars ou sur Vénus, dans le plein essor du moyen âge ou de celui que vivra, peut-être, en l'an 2000, l'humanité terrestre nageant dans le bonheur sans soleil des ondes et de l'atome, avant-coureur du jour dernier de l'inexorable colère. C'est là, précisément, dans la déception profonde, reçue d'une réalité exempte de tout faux merveilleux, que pourrait naître la crise dont ces navigateurs seraient seuls à souffrir, si jamais ils parvenaient au bout de leur voyage et, surtout, à en effectuer le retour. Que cette crise de l'entendement, pour eux ou, plus encore pour les instigateurs savants de leurs prouesses, se montre incontrôlable, c'est probable sinon certain, et que la notion de culture devienne dérisoire, il y a quelque temps, hélas ! que la chose est en train de s'accomplir.

Refusons de croire, en compagnie de Cyrano de Bergerac, à propos du vide dans l'espace, que “ l'agitation du petit orteil d'une puce allast faire une bosse derrière le Monde ”

samedi 28 août 2010

un texte de Jean Palou publié dans La Brèche




À PROPOS D'UN GISANT DE L'HOTEL JACQUES CUER, À BOURGES

Le visiteur qui parcourt les salles de l'Hôtel Jacques Cuer, à Bourges, peut admirer le tombeau du duc Jean de Berry, provenant de l'ancienne Sainte-Chapelle des ducs de cette province. Aux pieds d'un des gisants (celui de la femme de Jean de Berry), se trouve un petit ours et les guides expliquent cette présence insolite en disant que la duchesse se nommait “ Ursula ” ce qui serait une allégorie.

L'explication nous semble tout autre car il s'agit, à notre avis, d'un symbole transposé (dégénéré) en allégorie.

Le plus ancien évêque de Bourges (légendaire sans doute, mais dans chaque légende il y a une étincelle de vérité traditionnelle) se nomme Saint-Oursin ou Saint-Ursin. Or il faut savoir que l'oursin était considéré en Occident dans les temps pré-chrétiens et même pendant le haut-moyen-âge, non seulement comme l'œuf du monde, mais - ce qui est l'évidence - comme le symbole de l'immortalité. On trouva même dans des sépultures gallo-romaines, à Saintes, à Saint-Michel du Mont Mercure, des vases de terre ou de verre portant le nom latin “ echinus ” (oursin). Des tumuli fouillés ont révélé aussi des oursins fossiles. Des tombeaux du VIe siècle en contenaient encore. L'oursin considéré par les Druides - par assimilation avec l'œuf de serpent - comme par les Chrétiens, à l'œuf cosmique, représente le Principe de la Vie, soit le germe divin. On comprend alors que les hommes l'aient enterré avec leurs semblables. Bien plus tard, les Albigeois du XIIe siècle avaient comme symbole du Verbe fait homme - outre le Poisson, le Vase et la Colombe - l'Oursin : la coquille était l'Humanité visible et l'animal la Divinité cachée, symbole qui se retrouve dans l'amande qui entoure le Christ en gloire de maintes cathédrales du Moyen-Age occidental (Chartres par exemple). Les Croisés ramenaient de Terre Sainte des oursins fossiles appelés “ pierres de Judée ” auxquels on prêtait des vertus particulières. L'hermétisme s'empara de l'oursin pour en faire l'image de l'hémisphère nord du globe ce qui n'est pas sans relation avec la tradition hyperboréenne non plus qu'avec la colonne Nord de la Maçonnerie, les cinq branches de l'oursin et l'étoile flamboyante. Il n'en reste pas moins vrai que l'oursin reste au Moyen-Age le symbole de la renaissance après la mort initiatique ce qui se retrouve dans une “ Old charge ” de 1375, soit un des plus anciens textes de la Maçonnerie opérative.

On voit dès lors comment de l'oursin, les contemporains de Jean de Berry, déjà dégénérés traditionnellement parlant (nous sommes au XVe siècle, soit après la déchéance apparente de l'Ordre du Temple qui marque la fin de l'ésotérisme catholique), sont passés à la représentation d'un ours sous les pieds d'un gisant, gage de l'immortalité placé sur un tombeau.

Nous avons peut-être été trop long sur ce sujet, au demeurant assez mince, mais nous avons surtout voulu montrer comment l'oubli des principes traditionnels altère la représentation figurative du symbole.

(Jean Palou. La Brèche numéro 2, mai 1962.)

vendredi 20 août 2010

une source de Jorge Camacho


BERNARD ROGER (né en 1924)

DE LA DAME DE L'ŒUVRE

Noire et belle, son regard déroule l'ombre du parc : cachée au griffon des fontaines, aux angles des futaies. Le jour elle joue parmi les charmes des bois, depuis la fraîcheur des mousses, à s'élever dans les feuilles frivoles.

La nuit elle descend de la lumière de la lune: blanche et grave elle sourit pourtant aux couleurs des lucioles et elle s'émeut à leurs caresses.

Elle est l'océan où se baigne le monde, un félin courant dans la forêt, la rosée douce à la terre, le feu qui la dévore. Elle n'est rien, et tout vient d'elle. Elle était avant le premier rocher. Elle est toujours plus jeune que la seconde présente.

Reine du rythme premier, d'avant le commencement des temps, elle a pour miroir les lacs nocturnes, pour palais le centre des métamorphoses aux doigts d'agate où la mémoire se perd: elle ouvre soudain ses portes aux formes frémissantes pour les habiller d'existences légères, voiles de brouillard dont elle fait ses caprices.

Rivière aux transparences sombres, elle glisse entre les arbres avec indifférence. Dans son eau âpre et douce le corps se noie avec délice, parmi les velours des souffles : elle tue pour faire naître, violente et tendre.

Son logis n'est nulle part. Elle y réside entre les ténèbres et la lumière, entre la terre et le feu. Elle y mène au temps prédit de tous temps celui qui la cherche avec amour. Elle est terre contenant tout feu, ténèbre contenant toute lumière, étoile du Nord, espoir du voyageur. Elle-même est le voyage. Elle-même la voyeuse, elle qu'aucun lieu ne saurait fixer, aucun lien réaliser, troublante et folle aux yeux du monde : Seule Réelle.

Dame des deux crépuscules, elle est l'entrée de la nuit et l'annonce des aubes toujours nouvelles : porte du mystère, qui s'éveille amante au coucher du soleil, s'endort vierge quand le jour vient couvrir les étoiles.

Dame de la tour où les merveilles de tous les mondes se cachent, elle entre dans le rêve du somnambule dont elle fait le veilleur qui la trouve en face de lui vivante et somptueuse.

(Bernard Roger, Juillet 1971. Bulletin de Liaison Surréaliste )

LES VILLES HERMÉTIQUES DE BERNARD ROGER ET GUY-RENÉ DOUMAYROU






- affiche interprétée de Bernard Roger et Guy-René Doumayrou

- carte géographique-sidérale de Guy-René Doumayrou

- Le Jardin des émerveillements, croquis de Guy-René Doumayrou. 1959.

ROGER VAN HECKE (1923-1984)




Dessin paru dans la revue surréaliste Bief, (1958).

RENÉ ALLEAU (né en 1917)




René Alleau. Lavis et aquarelle sur papier, 8,5 x 20 cm.



René Alleau, Danaé, aquarelle. 1984.

EUGÈNE CANSELIET (1899-1981)






Une illustration de Jorge Camacho pour L'Hermétisme dans la vie de Swift et dans ses voyages, d'Eugène Canseliet.

Deux blasons extraits du livre Heraldique alchimique nouvelle, de Jorge Camacho et Alain Gruger, avec une préface d'Eugène Canseliet.

ÉLIE-CHARLES FLAMAND (né en 1928)

LA LOGE PYRAMIDALE

Une rondache léguée par l'hivernage
Adombre nos inscriptions

Seuls parmi les extatiques survenants
Les frondeurs marqués de minutieuse déraison
Auraient désappris les souterainnes contradictions
N'était la colère que magnifia notre bure

Bien qu'un reposoir orne ces diluviens parages
Laissons se préciser le mensonge de l'absence

L'intacte lumière
Démentira le ciel usé

(Élie-Charles Flamand, dans Vrai centre, 1977)

mercredi 11 août 2010

une chevalerie surréaliste





Un soir d'ivresse à Valdivia le Patagon créa le Carré majeur des Chevaliers surréalistes composé de
Trente-sept patagons porte-glaïeuls
Sept heptarques diadoques
Trois dionysos paradigmes
Un archonte trismégiste
Un hégémon, chef suprême de l'Ordre.

Le Carré majeur des Chevaliers Surréalistes au nombre de quarante-neuf est une puissance poétique.

L'instance suprême du surréalisme est le Dodécaèdre Intentionnel (hégémon, archonte, paradigmes et diadoques).
Le Chevalier surréaliste s'identifie avec Dionysos chevreau.
Il porte le collier d'argent avec la patte de chevreau en argent.
Le patagon porte-glaïeul s'identifie avec le dernier atlante.
Eau-Lune. Porte le glaive comme son nom l'indique.
Il porte le collier d'argent avec la patte de canard en argent.
L'heptarque diadoque s'identifie avec les sept hégémons.
Il est dit pour cela « successeur ». Feu. Il porte le collier d'argent avec le bélier d'argent. Soleil.
Le dionysos-paradigme s'identifie avec Chevreau. Il est dit « exemplaire » car il représente l'enseignement de Dionysos devant les autres chevaliers. Il porte le collier d'or avec la patte de chevreau en or.
L'archonte trismégiste s'identifie avec le Grand patagon ; il est dit « trois fois très grand » car il renoue avec la tradition hermétique. Il porte le colier d'or avec la patte de canard en or.
L'hégémon porte le bélier en or et le grand collier d'or. Identification personnelle (Toison d'Or) avec Charles le Téméraire.


(extrait du manifeste « Le Dire ordinateur », de Jean-Pierre Lassalle. Vers 1959. Repris dans L'Écart Issolud suivi d'Agalmata.)

préface de Bernard Roger pour une exposition de Jorge Camacho




Le Ton haut

Le cri s'étale sur la fenêtre longtemps fermée : qu'était donc devenue la forêt? Un signe nouveau l'a fait resurgir parmi nous. L'ombre du rire y volette entre les feuilles de métal précieux. Le dernier coup de minuit est en train de sonner et tout repose dans l'acte en or, mais il est encore impossible de dire à quelle fraction de seconde la porte va s'ouvrir. Derrière chuchotent les velours des douze princesses dansantes : « Le chaos métallique produit des mains de la Nature contient en soi tous les métaux et n'est point métal. Il contient l'or, l'argent et le mercure; il n'est pourtant ni or, ni argent, ni mercure. »
Le duel n'a pas encore eu lieu, mais il ne saurait tarder, tant le voile lascivement se délace. Des noms fulgurants sont prononcés dans la haute atmosphère, auxquels répondent les échos très anciens des cavernes de la terre, comme le long d'un fil d'or tendu du Zénith au Nadir.
Dans l'air tout proche l'enclume du forgeron invisible résonne : la rosée calcine le crâne du vieux Saturne à l'instant où la lune se lève et regarde le cristal. Elle n'a pas encore été entendue, mais le son a pénétré tout en entier dans le ciel jaune. C'est la prémonition des déserts où l'on navigue d'un trait poussé par la voile d'Artimon, semés des volcans miniatures où luisent des yeux rouges, aux versants émaillés de la floraison multicolore des laves. À l'horizon l'étoile cache l'arbre, elle est comme ses racines, tournées vers le ciel. Derrière elle le soleil dort, dans son berceau d'écailles de poisson : « Le soleil est formé de la plus pure partie de la matière première, dans laquelle la terre et le feu dominent. »
En vérité, le voyageur est déjà sur la route : il est le familier des grands animaux à métamorphoses et des mots animés des forêts d'étain. Il entend la fontaine qui coule à trois pas dans la futaie, aux paroles ruisselantes de rayons d'aube, dans lesquelles la mémoire s'étend jusqu'aux premiers âges des choses. Avec lenteur, il approche des falaises métalliques aux cassures brillantes, mais déjà dans la joie sa démarche l'a conduit au carrefour transparent où a lieu la rencontre du monde intérieur et de l'intérieur du monde.

Bernard Roger, 1969

samedi 17 juillet 2010

DE MYSTÉRIEUX FORGERONS V


LES PÉLASGES CHEZ FULCANELLI

Les Pélasges sont à l'origine de la tradition alchimique à laquelle prétend se rattacher Fulcanelli, et du langage ésotérique qui véhicule son enseignement: la langue des oiseaux, aussi nommée cabale phonétique.

Plusieurs chroniqueurs antiques affirment qu'avant l'arrivée des Grecs, le pays était peuplé de colonies pélasgiques. Ces populations préhelléniques auraient érigés les monuments formés de blocs polyédriques et les murailles dites cyclopéennes ou pélasgiques qu'on rencontre en Grèce, en Italie, en France, et jusqu'au fond de l'Espagne. Les premiers rois d'Athènes auraient été des Pélasges.

Selon l'auteur des Demeures philosophales, la langue des oiseaux est un « idiome phonétique basé uniquement sur l'assonance. On n'y tient donc aucun compte de l'orthographe ». Elle serait à l'origine de toutes les langues. C'est ce langage initiatique dont l'alchimiste retrouve le secret, et dont la maîtrise lui permet de lire les textes et les images hermétiques.

La langue des oiseaux, ou cabale phonétique, nous dit Fulcanelli, « est en réalité d'origine et de génie grecs» . Toujours selon cet auteur, la langue-mère à laquelle les alchimistes empruntent leurs termes est le grec archaïque, composé surtout des dialectes éoliens et doriens:

« la cabale contient et conserve l'essentiel de la langue des Pélasges, langue déformée mais non détruite, dans le grec primitif; langue mère des idiomes occidentaux, et particulièrement du français, dont l'origine pélasgique s'avère de manière incontestable; langue admirable, qu'il suffit de connaître quelque peu pour aisément retrouver, dans les divers dialectes européens, le sens réel dévié, par le temps let les migrations des peuples, du langage originel. »

Fulcanelli prend position dans le débat philologique sur les origines de la langue française en s'opposant aux défenseurs de la thèse néo-latiniste, dont, citant JL Dartois, il dénonce l'inanité:

« notre langue ... était grecque ... la domination romaine dans la Gaule n'avait fait que la couvrir d'une légère couche de latin sans altérer nullement son génie. »

L'alchimiste inconnu défend la thèse de « la parenté et non pas la filiation des langues dites néo-latines ». Selon Fulcanelli, ce fait philologique grec « prouve, sans conteste, que les tribus qui vinrent peupler l'occident de l'Europe étaient des colonies pélasgiques ».

L'origine pelasgienne des mystères de Samothrace est relatée chez Hérodote, dans ses chroniques de la conquête de l'Égypte par Cambyse II, fils de Cyrus.

vendredi 16 juillet 2010

DE MYSTÉRIEUX FORGERONS I


« L'absente d'elle-même
S'échappe de vos parcs déchus
Elle feint de se soumettre les heures nôtres
Et renouvelle les traquenards ancestraux
Sur le passage des faux perdants
Qui viennent creuser de leur rire la ténèbre
Pendant que Gérard danse avec les Dioscures
Sur la pelouse d'une enfantine sérénité
À jamais préservée de vos réminiscences
Des funestes divinités du désert »

(extrait de « Hors d'atteinte », d'Élie-Charles Flamand, dans Jouvence d'un soleil terminal, 1979)

Parmi les écrivains surréalistes affiliés à la loge Thebah, quelques-uns se réclament discrètement d'une tradition initiatique représentée par la figure de certains dieux forgerons de l'antiquité préhellénique. Les Dactyles travaillaient le fer, et étaient réputés jongleurs, et magiciens. Ils pratiquaient également la médecine. Selon Strabon, les Curètes et les Corybantes sont issus des Dactyles; leurs danses figuraient « les révolutions des planètes ». Les Telchines de Rhodes exécutèrent les premières statues de bronze à l'image des dieux. Les Cabires, sur l'étude desquels René Alleau s'appuie plus particulièrement, ont forgé la faucille de Kronos. L'auteur d'Aspects de l'alchimie traditionnelle regroupe ces différentes figures de forgerons mythiques sous le vocable de théurges du feu. Ce sont les génies gardiens du feu souterrain et des fabuleuses transformations propres à la pratique de l'alchimie.

mercredi 14 juillet 2010

JEAN-PIERRE LASSALLE


Jean-Pierre Lassalle est un poète et un essayiste prolifique. Il a  a été membre du groupe surréaliste parisien de 1959 à 1966. Dans le numéro 10-11 de la revue Bief, publié en février 1960, il expose ses « Théories monétaires »:

«- macroscopique: mettre en circulation d'énormes billets de banque en béton précontraint avec figurant la République une vestale murée vive dans un bain de plexiglas...
- microscopique: frapper une monnaie plus petite qu'un grain de sable, une monnaie que l'on perdra tout le temps; que l'on aura sous l'ongle, dans l'œil, dans une dent creuse... »

Lassalle a publié deux recueils de poèmes durant son court passage dans le groupe surréaliste : Le Grand Patagon et Retour de Rodez. Blason, mythologies, confréries initiatiques; les sources de son inspiration sont secrètes et érudites.

Il est l'auteur d'articles sur l'histoire de la franc-maçonnerie.


DERRIÈRE UN POIREAU

Axulée centaure et figuline
J’arrime au chiroghul l’unciale fine à cil
J’arbuste un chlore effet de fée j’aime

Qu’arse l’asbeste soit de par les seins tigranes
Me subdivise le sinople d’une gorge caressée
Brûle mon œil griffe ma peau Athiase d’une hie
Glutinant-griselle murène ma rieuse aimée d’Adrago
D’yeuse longue large étonnamment fluide
Mon corps apparaît sable: soudain le Grand Collier

S'allume Digamma Digamma le feu le flux  
Le franc frisson s'allume amour fissifolié
Je suis chevalier d'ordre et franc de frénésie
Ma cape est zibeline mon brant est de sinople la hart
Oui que la hart flamboie au cou des non-équestres

Dans l’hort j’ai frissonné vaincu par le sinople
Derrière un poireau le grand ouvrier tout-puissant
Déploie le Cosme invente Il me devine
D’amour d’asbeste et d’archontat avide.

(Jean-Pierre Lassalle, dans Le Grand Patagon. Repris dans Poèmes presques)

mardi 13 juillet 2010

INTRODUCTION




Un article de Jean-Pierre Lassalle – intitulé « André Breton et la Franc-Maçonnerie »- a révélé aux profanes l'existence d'un noyau de franc-maçons actifs, dès les années cinquante, à l'intérieur et en périphérie du groupe surréaliste parisien. Ces individus étaient liés à une Loge de la Grande Loge de France portant le titre distinctif de Thebah (« l'Arche » en hébreux) et fondée en 1901.

La Grand Loge montre quelques  divergences fondamentales avec le Grand Orient de France, plus intéressé par l'implication politique et sociale, la question de la laïcité et l'humanisme moderne. La Grande Loge de France, l'autre branche importante de la franc-maçonnerie dans ce pays, en représente le versant plus traditionnel et ésotérique. Elle se rattache au Rite Écossais Ancien et Accepté.

Le Rite écossais ancien et accepté est l'un des rites maçonniques les plus répandus dans le monde. Il fut fondé en 1801 à Charleston, aux États-Unis, sous l'impulsion de John Mitchell et Frederic Dalcho. L'organisation des cérémonies rituelles propres aux différents degré d'initiation est codifiée sur la base des Grandes Constitutions de 1786.

Selon Jean-Pierre Lassalle,  le recrutement de la loge Thebah « était sélectif et l'on y trouvait nombre d'esprits originaux, à la fois tournés vers la tradition et ouverts aux novateurs ». L'écrivain ésotériste René Guénon y fut initié en 1912.

« En quelques années, nous dit Lassalle, la Loge Thebah rassembla en son sein plusieurs Surréalistes parmi lesquels (René) Alleau, Elie-Charles Flamand, Bernard Roger, Guy-René Doumayrou, Roger Van Hecke, Jean Palou. » Le nom de Patrick Négrier doit aussi être cité. Pour ce qui est du docteur Henri Hunwald, ses relations avec le mouvement surréaliste sont malheureusement peu documentées.

Nous verrons plus loin que presque tous pratiquent l'alchimie. Parmi ces individus, René Alleau,  Guy-René Doumayrou et  Bernard Roger entretiennent toujours des relations avec les surréalistes de Paris.

Dans la pétition « Le Grimoire sans la formule », lancée en 2003 suite aux menaces de vente du contenu de l'ancien atelier d'André Breton, on retrouve les signatures de Lassalle, Flamand, Doumayrou et  Alleau, aux côtés de celles d'Emmanuel Fenet et Michael Lowy, deux participants au Groupe de Paris du Mouvement Surréaliste.

Les Éditions Arche, basées à Milan, ont publié Les Rituels authentiques de la Loge Thebah, en 1983.

Extrait de l'avertissement du Vénérable, prononcé lors de la réception de l'Apprenti :  « Je vous avertis pour la dernière fois que, quoique nos épreuves soient toutes mystérieuses et emblématiques, elles n'en sont pas moins terribles et telles que beaucoup y ont succombé ».

Ces épreuves sont de courts « voyages ».

Le premier voyage est « l'emblème de la vie humaine: le tumulte des passions, le choc des divers intérêts, la difficulté des entreprises, les obstacles que multiplient sous vos pas vos concurrents empressés à vous rebuter, tout cela est figuré par le bruit et le fracas qui ont frappé vos oreilles et par l'inégalité de la route que vous avez parcourue »...  Le deuxième et le troisième voyage sont respectivement une purification par l'eau et par le feu.